Mon ami Ayoub m’avait dit «Faut que tu lises les romans de Rachid! Apelle-le!» Il m’a donné son numéro. 

Soleil, au 1er jour de printemps, en attendant Denis, je pense: «Comment contacter Rachid Benzine, lui qui n’écoute que très rarement son répondeur !».


La librairie de la place de Clichy m’alpague. Je me dis. Hop ! Commençons par lire son dernier roman. Je rentre dans cette maison de livres. Je m’y sens si bien. Je demande au libraire, s’il a Voyage au bout de l’enfance puis s’il en a d’autres. «Ah, il en a écrit pleins d’autres. Vous les trouverez là-haut.»


Je ne sais pas pourquoi m’offrir ses trois romans me rendait si heureuse. Peut-être parce que cette semaine-là, je m’étais octroyé un temps de lecture. Je m’étais promis de lire le premier roman d’Audrey Gloaguen, Semia et le dernier roman de Rachid Benzine, Voyage au bout de l’enfance

Ce sourire intérieur m’inspire. J’agis. J’envoie un message et la photo des trois livres à Rachid Benzine par sms, pour prendre contact. Nous convenons d’un rendez-vous le vendredi. Joie.





Ainsi parlait ma mère

de Rachid Benzine

J’ai commencé à lire en attendant … une phrase de Rachid Benzine, puis une autre, celle de Pagnol…

«Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables chagrins. Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants.» 

Ainsi parlait ma mère de Rachid Benzine, p.35


Je ne sais toujours pas pourquoi c’est Ainsi parlait ma mère qui a titillé ma curiosité en premier. Peut-être parce que j’aime la sonorité du mot «mère». Je pense à ma maman…


«Alors que j’écris ces lignes dont elle ignore tout, ma mère me réclame sa bassine. Je repose La Peau de Chagrin. L’heure n’est pas à la lecture de Balzac. 

-    Je t’embête encore, me lance-t-elle en passant sa main sur ma joue.

-    Mais non, maman…

Les tuyaux qui lui permettent de mieux respirer font saigner ses narines. Tout son corps, endolori par la station couchée quasi permanente, est couvert de marques bleues violacées. On distingue à peine sa pauvre carcasse entre les pansements, les compresses et les bandages. Je l’appelle «ma momie» et elle sourit. Ma mère passe le plus clair de ses journées à dormir. Parfois elle tente de regarder la télé. Essaye même de tricoter, alors que ses mains la trahissent. Mais je vois bien que ça l’ennuie. Alors, Balzac reprend du service.» 

Ainsi parlait ma mère de Rachid Benzine, p.39





Lettres à Nour

de Rachid Benzine

Telle une ogresse, je ne sais toujours pas où j’ai puisé cette énergie pour poursuivre et lire Lettres à Nour, à minuit.


Un roman épistolaire, des lettres échangées entre un père – un grand sage et sa fille – une femme qui a rejoint la guerre de Daesh. Quelle claque! 


J’ai appris que le contraire du mot connaissance n’est pas le mot ignorance mais certitude. J’ai aussi pris conscience que le «doute» est nécessaire; il faut constamment remettre en question nos certitudes. 


«Tous tes amis de Daesh sont des désespérés de la vie. Ils ont peur de la culture, détruisent des sites historiques uniques au monde. Ils ont même peur des vieilles pierres. La culture, c’est pourtant la clé de notre survie. L’imaginaire, les arts, la littérature, la musique, la poésie, l’humour… tout cela nourrit l’amour pour l’humain et le doute, ce doute qui éloigne des certitudes qui mangent les humains. (…) Tu as raison, Nour: trop de certitudes ont effacé mes questionnements sans que j’en ai pris conscience. Car les doutes oui, les doutes doivent toujours l’emporter sur les certitudes.» 

Lettres à Nour de Rachid Benzine, p.79 et 80


 

Cela fait une éternité que je n’ai pas lu dans le métro. Et sangloté! 

Je souris en m’essuyant les larmes avec mes manches. Eh oui, la gentillesse me fait pleurer.


Un fils «aux oreilles d’anges» qui s’occupe de sa maman nous écrit l’histoire d’une femme ressource, une mère courage d’origine marocaine qui a élevé seule ses 5 garçons en Belgique, fan absolue de Sacha Distel et une «petite République» à elle toute seule. 


J’ai adoré lire, écouter et voir ce fils de 54 ans nous raconter son histoire avec sa maman. J’admire les enfants qui deviennent des aidants pour leurs parents. Pourquoi ce fils emménage chez sa mère pour s’occuper d’elle? Il le fait parce que c’est sa mère. Mais pas seulement…


Pourquoi aujourd’hui, dans nos sociétés, des hommes et des femmes finissent leurs vies seuls, ou dans des mouroirs ? Quelle est la place de la gratitude dans nos vies? 


Cette maman de 93 ans est spéciale. Je l’aime pour sa malice et le respect qu’elle porte à ses enfants. 


«Les enfants, on leur doit tout, madame Blondel. Et eux ils nous doivent rien. Ils n’ont pas demandé à naître. (…) quand on est soi-même parent, ce qu’on peut faire de mieux pour ses enfants, c’est que jamais ils pensent qu’ils vous doivent quelque chose. Qu’ils soient libres.» 

Ainsi parlait ma mère de Rachid Benzine, p.33


Je l’aime parce que son fils l’aime. 


Le style d’écriture de Rachid Benzine m’absorbe, me rend vivante. Ces mots sont à la fois simples et savants; il a une écriture cinématique et poétique. 




Les personnages sont fictifs, mais les situations et les événements racontés dans ces lettres sont inspirés de faits réels et très durs. En exposer un extrait, sorti du contexte et du récit, créerait du sensationnel, peut-être même du racolage. Et ce n’est pas mon intention. 


Ce premier roman a été adapté en pièce de théâtre. Il a parcouru le monde, un monde capable de comprendre la part sombre de l’humanité et la lumière qui perce et nous pousse à choisir la vie. Mais c’est un monde qui ne vit pas la Guerre, qui a le temps de penser et de comprendre. 

Soleil. Vendredi est là. Je retrouve Rachid Benzine sur les marches de l’opéra. Il m’offre son avant-dernier roman Dans les yeux du ciel. Quelle drôle de rencontre, un être simple et un grand Sage déjeunent à Bastille. Je me surprends à raconter ma trajectoire de vie, la dictature de Ceausescu, l’enfant qui a eu peur que sa maman soit violée par ces agents gras de la Securitate. Ma mère m’emmenait avec elle à ces interminables interrogatoires pour qu’on ne la touche pas. Mon père était un dissident politique, il avait fui. À 8 ans, mes parents m’ont raconté leurs chagrins… 

Dans les yeux du Ciel

de Rachid Benzine

Puis, je raconte mon arrivée en France, l’enfant immigré, l’école de France et mes professeurs formidables que j’ai eu la chance d’avoir. «Ceux-là qui nous aimaient vraiment…» lui dis-je. Je n’ai jamais vraiment quitté l’école. Rachid non plus. Nous sommes professeurs aussi. Nous nous quittons avec une promesse. Me laisser l’interviewer sur son acte de création: pourquoi ces thèmes, où puise-t-il son inspiration, comment écrit-il…? À notre prochain rendez-vous. 

Je continue de le lire Rachid, dans ses romans, …

Dans les yeux du ciel. C’est un coup de poing dans le ventre que je prends. Je me réveille avec des courbatures, de la peine, du mépris, bien vite balayés par de la compréhension. Comment un auteur est capable d’écrire l’Horreur et nous faire ressentir autant d’émotions? 


C’est ce printemps de la révolution arabe, vécu par une prostituée: mère, musulmane pratiquante, amoureuse de son poète et ami homosexuel – un amour platonique, dans un monde qui aspire à la liberté, à la démocratie mais habité par des hommes sombres, dégueulasses, horribles. 


Selon Rachid « Il faut parfois traverser la nuit de l’humanité pour espérer rencontrer l’Aube.»

Pourquoi apprenons-nous toujours par les expériences dures? 

Pourquoi ne sommes-nous pas capables d’évoluer par les expériences douces? 


Je ne peux m’empêcher de penser que Rachid n’aurait jamais pu publier ce genre de roman ailleurs qu’en France. Ce livre choque, questionne, appelle à s’exprimer. L’auteur m’avait prévenu qu’il était un peu dur ce récit. France, une nation encore libre? Oui, pour ses poètes et ses écrivains, oseurs. 


Voyage au bout de l’enfance

de Rachid Benzine

Et le coup de grâce vient de Fabien alias Farid, le petit poète footballeur de 10 ans, fils de parents français convertis à l’Islam radical qui ont rejoint la guerre de Daesh en Syrie. 


Comment ne pas s’identifier à ce petit gars innocent, joyeux, aimant? Il nous raconte la guerre, l’idéologie, la cause que défendent ces hommes et ces femmes, son éducation dans la brigade des lionceaux du calife. L’auteur s’inspire de la réalité. Et ça heurte à nouveau mes certitudes.


Dans ce monde de désolation, le petit Fabien alias Farid écrit de la poésie, la récite pour repousser la mort ou la folie.

«J’ai cru ce jour-là que j’allais mourir. Alors je récitais dans ma tête à toute vitesse des poèmes que j’avais appris à l’école. Pour mourir dans ce qu’il y a de plus beau. Et j’ai même inventé un poème pendant qu’ils me frappaient. Un poème inspiré par Jacques Prévert:


Il dit non de la tête 

Mais il dit oui dans un soupir 

Il dit oui à ce qu’il aime

Il dit non à son émir

Il est debout

On le questionne

Et tous les problèmes sont posés 

Soudain le fou rire le prend

Et il efface tout

Les sourates et les mots arabes

Daesch et les lionceaux du califat

Les massacres et les attentats-suicides

Et malgré les menaces de l’émir

Sous les huées des enfants prodiges

Avec des craies de toutes les couleurs 

Sur le tableau noir du malheur

Il dessine un visage du bonheur.»

Voyage au bout de l’enfance de Rachid Benzine, p.33- 34


Fabien-Farid est une Germaine Tillon. Comme la résistante qui a écrit Opérette à Ravensbrück dans le camp de concentration pendant la Seconde Guerre Mondiale, il survit et donne le sourire aux autres enfants en leur racontant des histoires sur leurs conditions dans le camp, en leur récitant des poésies, en fabriquant un théâtre de marionnettes. 


L’art permet aux Hommes de survivre dans les situations les plus extrêmes et les drames les plus inimaginables.


J’ai vécu avec Fabien sa perte d’innocence, lu ce qu’est l’horreur de la guerre, compris les parents dépossédés. 


Quand protégerons-nous et quand ramènerons-nous les enfants de ces territoires mortifères? Si seulement nous pouvions entendre ces enfants, même si nous nous méfions de leurs mamans!


J’ai lu dans Lettres à Nour, Dans les yeux du ciel et Voyage au bout de l’enfance, les atrocités des humains. Je ne pensais pas que les hommes pouvaient aller si loin dans la perversion, la désespérance, la violence. J’ai aussi pris conscience de l’immensité de mon impuissance. Je ne peux que lire ces récits, puis penser. Quoi faire? 


Souvent, je pense à mes jeunes étudiants. Ils ont entre 20 et 25 ans. C’est ma classe de gentils, de vrais gentils. J’ai demandé à Rachid comment sont ses étudiants. Il enseigne l’Histoire et la Philosophie. Je m’attendais à «Ils sont curieux, combattifs, travailleurs, stressés ou inquiets …»


Il m’a répondu: «Ils sont gentils, … oui, … ils sont gentils». Nous sommes deux professeurs à trouver que nos jeunes sont gentils. 


L’art, l’école, la gentillesse et la gratitude sont les clés pour rencontrer l’«Aube». Ce sont ces messages-là qui me touchent dans ses œuvres.


J’aime l’écriture de Rachid, sa plume d’auteur. Incisive et fluide. Je perçois le mouvement, ce vague à l’âme, les percées de l’âme. Je vois, j’entends et je sens les personnages, leurs environnements, leurs émotions.


Pour écrire ces histoires, l’écrivain se documente énormément et va sur le terrain. Il rencontre les gens, il les écoute, il s’intéresse à eux. Rachid est un Chercheur. 

Quand je lis ses romans, je sais que je lis de la fiction, mais les personnages et les situations sont si réels. Cette fine frontière entre fiction et réalité fait de moi une lectrice à la fois si active - ouvre le champ du doute et élargit celui de l’imaginaire - et si impuissante. 


Rachid Benzine est un écrivain philosophe, un immortel. 


4 questions me hantent à présent:


Quand oserons nous voir nos propres monstres, en nous? 

Quand oserons nous voir les monstres que nous créons? 


Quand oserons nous raconter nos grâces?

Et si on entendait les paroles des enfants!?


J’ai eu la chance de rencontrer Rachid Benzine, la chance de lire ses romans et lui écrire instantanément par sms mes réactions et mes questionnements. Échanger… Une expérience douce. L’univers est malicieux, j’apprends! 



Les coups de cœur de Georgia Bucur, 30/03/2022





Ps. Ma prochaine lecture «Peau de chagrin» d’Honoré de Balzac.