Carbone & Silicium

auteur et illustrateur Mathieu Bablet


Au départ, nos deux héros sont trop occupés à survivre (comme nous), mais petit à petit, la date butoir arrive. C’est là qu’elle survient. La solitude. Cette peur du grand rien.  Que se passe-t-il s’ils «meurent»? Le monde est trop grand pour être entièrement contemplé en une poignée de décennies! C’est injuste d’avoir été créés dans une prison de chair aussi faible! Quelle tristesse de devoir porter ce fardeau, entièrement seul. 

Au fil des pages, Carbone et Silicium font l’apprentissage de la mélancolie et de la profonde solitude de l’existence. Et moi, je ressens aussi cette tristesse palpable. Celle qui rend la langue lourde et les yeux humides, regrettant l’époque des goûters après l’école et des après-midis chez les cousins. 

La dernière page du livre tourné, on en sort avec l’impression d’avoir vécu des centaines d’années à travers ces bons vieux Carbone et Silicium. Certes la mélancolie n’est jamais loin : on se remémore soi-même de lointains souvenirs dans des paysages disparus à jamais. Les émotions remontent à la surface, préservée de tout ce temps. 

Un robot peut-il se sentir profondément seul ?



C’est entre autres la question à laquelle répond la nouvelle BD de Mathieu Bablet. On y suit les errances de Carbone et Silicium (d’où le titre), deux robots livrés à eux-mêmes dans un monde en perpétuel changement. Tous les 15 ans et sur une période de près de trois siècles, ils transfèrent leurs données dans un nouveau corps pour continuer d’observer le monde. 

Collection « Label 619 », 

éditions Ankama, 2020

Nous aussi nous sommes comme ces deux robots, victimes du temps qui passe, trop long à l’instant présent et beaucoup trop rapide dès qu’il est derrière nous. Certains endroits n’existent plus que dans notre tête et disparaitrons avec nous à tout jamais lors de la fameuse date butoir. Et puis la mélancolie se replie, laissant place au plaisir simple d’être en vie et d’en profiter.  Alors je me concocte un chocolat chaud et le savoure jusqu’à la dernière goutte avant qu’il ne refroidisse.


Du coup, est-ce qu’un robot peut se sentir profondément seul ? La réponse est oui. Beaucoup même.

un coup de coeur de Camille Poinas, 15 juin 2021